vendredi 6 novembre 2020

Covid-19 en France : "derrière la vague épidémique, la vague psychiatrique"



"On s’attendait à des dépressions, à des anxiétés mais c’est beaucoup plus grave que ça" : les conséquences du premier confinement commencent tout juste à retomber que les psychiatres craignent une deuxième "vague psychiatrique"

"En psychiatrie, la tension est permanente. Elle n’a fait qu’augmenter d’année en année mais on a connu un vrai paroxysme avec la période post-confinement, au mois de juin", explique Fayçal Mouaffak, chef du pôle à l’établissement de santé mentale (EPS) de Ville-Evrard à Saint-Denis ajoutant craindre de nouveau une "vague psychiatrique derrière la vague épidémique".

Avec son équipe, blouses blanches et masques FFP2 de rigueur, le psychiatre évalue les traitements de celui pour qui ses vêtements sont sa femme et qui refuse de les retirer, de celle qui a lancé ses selles sur les soignants ou encore de celui qui ne sait pas toujours si on est le matin ou le soir… Des comportements fruits d’hallucinations, de troubles de l’humeur ou de confusion.

Des épisodes psychotiques graves

"Ici ce n’est pas de la psychiatrie mondaine à la Woody Allen, 50% des patients souffrent de pathologies schizophréniques très invalidantes", précise le médecin qui partage ses jours et parfois ses nuits entre l’unité d’hospitalisation, les urgences de l’hôpital Delafontaine et le centre médico-psychologique (CMP) de Stains (Seine-Saint-Denis).

Dans l’étroit couloir rose et vert, décoré de dessins de patients, qui mène à la salle de repos, les malades déambulent : "vous avez compris, vous, le chat de Schrödinger ?", "Ta cannette est bloquée dans la machine !", "Tu danses ?"… Des échanges anodins. Pourtant, la souffrance est palpable.

Un homme se met à hurler. "On s’est habitué à cette violence permanente. Si un patient est menaçant c’est qu’il pense que vous le menacez", décortique le médecin pour qui "il faut absorber les états d’angoisse par la discussion".

Après la première vague, "on s’attendait à des dépressions, à des anxiétés. Mais c’était beaucoup plus grave que ça avec beaucoup de premiers épisodes psychotiques graves chez des patients sans aucun antécédent psychiatrique", raconte Asma Ben Dhia, psychiatre dans l’établissement depuis 3 ans.
"Je me rappelle une mère de famille qui s’est auto-poignardée trois fois dans un contexte délirant autour du Covid et du confinement alors qu’elle n’avait aucun antécédent".

"La distance sociale chevillée au corps"

Le virus perturbe aussi l’organisation : les patients sont testés avant leur arrivée et confinés jusqu’aux résultats. Ils s’avèrent rarement positifs peut-être parce qu’ils ont "la distance sociale chevillée au corps". À cause de l’épidémie, les sorties et les visites ont été supprimées et des lits condamnés afin que les chambres doubles deviennent simples.

Résultat : il ne reste plus que 16 lits pour 87 000 habitants soit statistiquement 800 schizophrènes, autant de bipolaires, plus toutes les autres pathologies, les troubles de la personnalité, les troubles dépressifs…

"La première vague a été assez rude et on s’attend à pire"

"L’unité d’hospitalisation, c’est mouvementé, c’est aigu, mais ce n’est qu’une partie très limitée de notre activité. Le gros du travail se fait dans les CMP où on reçoit des patients tous les jours", explique le psychiatre.

Face à "une explosion de la demande" et de fortes difficultés à recruter (2 postes d’infirmières sont toujours vacants), "le Covid nous oblige à être inventif", ajoute-t-il.

 "La première vague a été assez rude et on s’attend à pire", ajoute Asma Ben Dhia.

Car outre le Covid, ils doivent faire face à l’évolution démographique, économique et sociale de la Seine-Saint-Denis. Des patients souvent en marge qui "contrairement à ce que l’on croit n’ont pas accès à l’aide sociale".

Interrogé dans sa chambre, dos à une grande baie vitrée, un patient en survêtement de la Juventus explique qu’avant il entendait "des voix dans sa tête", avouant qu’il aimerait bien tester une vie avec moins de pression, sans toute cette tension excessive. "Ça serait un plaisir", conclut-il.

Chez les malades psychiatriques, "on voit la violence mais c’est d’abord de la souffrance", rappelle Fayçal Mouaffak. "On est capable d’avoir de l’empathie pour de la douleur physique mais c’est plus rare pour de la douleur psychique", regrette-t-il.

Source: Sud Ouest

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